Comprendre la frustration chez l’enfant : une émotion essentielle
« Ce n’est pas juste ! », « Je veux maintenant ! », « Mais pourquoi pas moi ? »… De la petite contrariété face au refus d’un bonbon, à la colère vive devant un jeu qu’on n’arrive pas à terminer, la frustration est omniprésente dans la vie de l’enfant. Loin d’être négative, elle fait partie intégrante de l’apprentissage de la vie sociale, de l’autonomie et du développement émotionnel. Pourtant, pour bien des parents, faire face – et aider son enfant à traverser ces tempêtes – peut devenir complexe, surtout dans nos quotidiens chahutés.
Appréhender ce sentiment, comprendre ses causes et acquérir des outils concrets permet de transformer ces moments difficiles en véritables tremplins de croissance et en occasions de renforcer le lien parent-enfant.
Pourquoi la frustration est-elle bénéfique aux enfants ?
La frustration apparaît lorsque les désirs ou besoins immédiats ne sont pas satisfaits. Pour un jeune enfant, la notion de délai, d’effort ou de partage n’est pas innée : le « non », la contrainte, la défaite ou la limite sont autant de défis quotidiens. Pourtant, traverser, puis dépasser ces sentiments difficiles permet à l’enfant :
- De découvrir que le monde ne tourne pas autour de lui et s’ouvrir à la vie en collectivité
- D’apprendre la patience, la gestion des émotions ou l’adaptation à l’imprévu
- De construire la confiance en soi (quand l’adulte accueille et aide à exprimer la frustration)
- De développer la créativité pour trouver d’autres chemins face à un refus ou un échec
Bref, la frustration préparera l’enfant aux réalités de la vie, dans un espace sécurisé où il peut se tromper, rater, essayer… et recommencer.
Identifier les sources de frustration chez l’enfant
Chaque âge, chaque moment de la journée, chaque tempérament peut être source de frustrations variées. Les « grandes causes » sont souvent :
- Le refus d’un plaisir immédiat (écran, sucrerie, achat, etc.)
- Les règles collectives : attendre son tour, prêter, perdre à un jeu
- L’écart entre ce que l’enfant veut faire et peut réellement faire (motricité, langage, compréhension…)
- Les situations de fatigue, faim ou changements de rythme (fin d’école, séparation…)
Prendre conscience de ces points de rupture permet d’anticiper ou d’accompagner l’émotion au plus tôt.
Comment réagir face à la frustration de son enfant ?
La première étape consiste à accueillir et reconnaître l’émotion de l’enfant, sans la minimiser ni la juger. Résister à l’envie de dire « ce n’est rien », « tu exagères », permet de montrer à l’enfant que ses émotions ont une place et du sens.
- Nommer l’émotion : « Tu es déçu, tu aurais voulu continuer à jouer »
- Accompagner sans céder systématiquement : il n’est pas question de tout permettre au nom des pleurs ou de la colère, mais d’accompagner le processus d’acceptation
- Poser un cadre clair, mais souple : « Non, ce n’est pas l’heure d’allumer la télé, mais après le bain, on choisira un dessin animé ensemble »
- Rester calme autant que possible : l’adulte est un modèle de gestion émotionnelle. S’énerver à son tour aggrave souvent la situation
Parfois, il peut être précieux de proposer une « boîte à solutions » pour aider l’enfant à dépasser sa déception : respirer profondément, dessiner sa colère, aller marcher, parler à une peluche, etc.
Astuces pratiques pour apprivoiser la frustration au quotidien
- Anticiper les moments à risque : un goûter dans vos affaires ou une mini activité calme à dégainer quand l’attente s’annonce difficile (salle d’attente, fin de journée…)
- Verbaliser AVANT la frustration : prévenir « dans 10 minutes, on arrête le jeu », « encore deux histoires, et c’est terminé »
- Donner le choix entre deux options (qui vous conviennent) : « Tu préfères ranger tes jouets avant ou après le bain ? »
- Valoriser les efforts plus que le résultat : « Tu vois, c’était difficile d’attendre ton tour, mais tu as réussi à patienter ! »
- Moduler les consignes selon l’âge : pour un tout-petit, mieux vaut proposer une alternative concrète qu’un long raisonnement logique
Construire une routine émotionnelle familiale
L’apprentissage de la gestion de la frustration ne se joue pas en une journée. Mettre en place des rituels quotidiens permet d’apprendre peu à peu à exprimer, canaliser et traverser ce type d’émotion :
- Temps de retour sur la journée : « Qu’est-ce qui t’a énervé ou rendu triste aujourd’hui ? »
- Petite boîte à émotions, où chacun pioche une carte ou un objet représentant son humeur du moment
- Activités « soupape » régulières : sport, chant, dessin libre, mime de situations, qui permettent de se défouler ou de rire de situations frustrantes
Ce qu’il vaut mieux éviter… et ce qui fonctionne vraiment
- Céder systématiquement aux pleurs : soulage dans l’immédiat, mais empêche l’enfant d’apprendre à tolérer la frustration
- Répéter en boucle les règles sans empathie : risquerait de fermer le dialogue
- Faire du chantage ou culpabiliser : (« Si tu continues, tu n’auras rien », « Tu es méchant quand tu cries ») : ces phrases ajoutent de la détresse et ne régulent rien
- Minimiser (« ce n’est rien ») : la frustration, surtout petite, a besoin d’être reconnue pour devenir surmontable
- Opposer un « non » sec sans alternative : proposer une issue, même symbolique, aide
Ce qui marche vraiment :
- Dire qu’on comprend, sans pour autant changer d’avis : « Oui, tu es déçu, tu aurais voulu une autre glace, mais ce n’est pas possible »
- Proposer une solution de repli : câlin, eau, jeu calme, activité nouvelle
- L’aider à nommer ce qu’il ressent, quitte à reformuler pour l’aider à sortir du tout ou rien
- Désamorcer avec humour ou créativité pour sortir du conflit
Check-list pour aider son enfant à apprivoiser la frustration
- Reconnaître et nommer l’émotion (« tu sembles fâché/déçu/en colère »)
- Rappeler la règle calmement et expliquer (ou réexpliquer) si besoin
- Proposer une alternative concrète
- Prendre le temps de la pause s’il le faut (hors du bruit, de la foule)
- Valoriser après coup les petits efforts d’attente ou de self-control
- Mettre en place une boîte à outils personnelle (respiration, objet-doudou, dessin, chanson…)
- Se rappeler que la gestion de la frustration évolue avec l’âge : tolérer les crises chez le tout-petit, accompagner une parole plus élaborée chez le plus grand
- Modèle parental : verbaliser parfois, devant l’enfant, vos propres petits agacements et la façon dont vous les gérez
Laisser grandir : ajuster son accompagnement selon l’âge
Chez les tout-petits (1-3 ans)
- Privilégier les routines, la distraction et le redémarrage d’activité pour gérer les tempêtes
- Eviter les longues explications : le corps et la tendresse apaisent plus que les mots
De 4 à 8 ans
- Aider à verbaliser, raconter des histoires pour mettre en scène la frustration
- Introduire des petits défis où la patience est valorisée
Chez les préados et ados
- Écouter et accueillir les déceptions plus « rationnelles », ouvrir le dialogue
- Reconnaître la tentation du « tout, tout de suite », mais poser le cadre avec empathie
Une opportunité de renforcer le lien parent-enfant
Chaque épisode de frustration traversé ensemble, loin de fragiliser le foyer, peut être l’occasion de grandir avec son enfant, de nourrir la confiance et d’écrire de nouveaux rituels familiaux. Avec patience, humour et souplesse, il est possible de transformer la frustration en apprentissage, en respectant les émotions de chacun.
N’oubliez pas : aucun parent n’est parfait, et c’est aussi en tâtonnant, en se trompant parfois, que l’on construit une famille équilibrée et bienveillante. La frustration ne disparaîtra pas – et c’est tant mieux ! Elle prépare chaque enfant à affronter le monde, fort du soutien bienveillant de ceux qui l’aiment et le guident sur le chemin de l’autonomie.